Ils ont décidé de faire une pause. Trop de voyages au bout du monde, de rêves assouvis, d'images à transformer en souvenirs, de kérosène consommé... Stéphanie Bodet et Arnaud Petit sont un peu las d'écumer les falaises de la planète. Ils viennent tout juste de rentrer de Madagascar et ont décidé de remettre à plus tard leurs futures ascensions. " Le projet freewall, qui consiste à escalader les plus grosses parois du globe, c'est la quête d'une vie, raconte Stéphanie, 32 ans. Nous allons prendre notre temps, nous ne nous fixons pas de date butoir. " Depuis trois ans, ces deux grimpeurs de l'extrême, en couple à la montagne comme à la ville, se sont attaqués aux plus beaux "big walls" du monde, ces murs de plus de 400 m de haut, accessibles uniquement aux plus chevronnés. Pour compliquer un peu les choses, ils les attaquent en escalade libre, c'est-à-dire sans accessoires, à la seule force des mains et des pieds.
Les escaladeurs de l'extrême-Photo :Les escaladeurs de l'extrême-Photo :



Les vagabonds de la verticale

Du Pakistan au Venezuela, en passant par le Maroc ou Madagascar, aucune paroi ne leur
a pour l'instant résisté. Dans l'Himalaya ou au fin fond de la jungle, ils ont passé des heures, des nuits parfois, accrochés au granit ou au calcaire, à chercher la moindre fissure. " Pour étancher notre soif de rocher et de beauté ", expliquent-ils d'une seule voix. L'expérience aurait dû se prolonger jusqu'en janvier 2009, en Patagonie. Mais toutes les conditions n'étaient pas réunies. " Nous sommes allés voir l'hiver dernier à quoi ressemblait ce big wall. Mais là-bas, il y a de la glace en permanence dans les fissures des voies qu'on voulait escalader, explique la grimpeuse. Déjà, il nous faut attendre un mois pour avoir un créneau météo adéquat, et quand il fait beau, la glace fond et ce n'est plus possible de grimper, donc on a abandonné cette idée. "

Stéphanie Bodet et Arnaud Petit, un couple de grimpeurs de l'extrême-Photo : Arnaud Petit

Photo Arnaud Petit

Les "vagabonds de la verticale", comme ils se sont surnommés, ont déjà gravi sept murs, hauts de 400 m à 1 000 m. Et même s'ils s'accordent une petite trêve, leur quête est loin d'être terminée. " Il existe une quantité illimitée de big walls. Même en France, on peut en trouver. En Maurienne, par exemple, il y a des murs de calcaire de 500 m, mais cela n'est pas assez extrême pour nous ", poursuit Stéphanie, professeur de français en disponibilité et conseillère technique pour Lafuma. Car le couple haut-alpin, comme la vingtaine d'aventuriers qui escaladent des big walls dans le monde, a besoin d'adrénaline. A l'image de leur périple au Venezuela en 2006, qui les marquera à vie. Durant 15 jours et 12 nuits, ils ont gravi le Salto Angel, une paroi de plus de 800 m, qui s'incurve en son sommet et finit percée par la cascade la plus haute du monde. " Cette ascension cumule tous les problèmes qu'on peut rencontrer sur un big wall. Solitude, fatigue, danger, rationnement : on a tout connu. C'est le plus gros morceau qu'on ait jamais fait et on en gardera un souvenir impérissable, confie Stéphanie. C'était vraiment très dur, trop dur même. On était toujours à la limite, sans confort ", renchérit Arnaud, 37 ans, guide de haute montagne. Après deux jours de pirogue, les six grimpeurs se sont enfin retrouvés au pied du mur. Avec 200 litres d'eau et 200 kg de matériel à monter. Plus facile à dire qu'à faire...

Sur le fil du rasoir

Sur une surface complètement lisse, avec très peu de fissures horizontales pour bivouaquer, et des pierres risquant de tomber à tout moment, la montée s'est avérée plus ardue que prévue. " Je n'ai jamais été hypersereine sur le Salto Angel. J'ai connu ma plus grosse frayeur lorsqu'un orage a éclaté en pleine nuit, et que la cascade a pris des proportions exceptionnelles. C'est devenu un truc monstrueux, mais l'orage s'est finalement calmé, poursuit Stéphanie. Les chutes étaient quasiment interdites à certains endroits, sous peine de s'écraser sur une plate-forme. Et en cas de problème, la descente aurait été très compliquée. Donc, on était toujours sur le fil du rasoir. " Ces dangers, ajoutés au manque de nourriture (un kilo de pâtes pour six par jour, c'est peu...) et à la promiscuité (une fissure de 60 cm de large sur 3 m de long pour dormir), ont tout juste été compensés par le plaisir de contempler des paysages hallucinants et de vivre une aventure humaine exceptionnelle.

Les escaladeurs de l'extrême-Photo : Sean LearyLes escaladeurs de l'extrême-Photo : Sean Leary



L'aventure en couple

L'expédition au Mexique, quelques mois plus tard, a donc ressemblé à des vacances. Juste une petite nuit sur la paroi, c'est de la rigolade pour ces deux-là ! Si Stéphanie et Arnaud effectuent toutes leurs ascensions ensemble et forment une véritable cordée, le fait de grimper en couple pose quelques petits problèmes supplémentaires. " C'est incroyable de pouvoir faire ça à deux, d'autant que l'on a presque le même niveau, explique Stéphanie. Mais on a tendance à se faire trop de souci pour l'autre. Alors cela peut poser problème. " Malgré cette complicité, les deux grimpeurs gardent des souvenirs différents de leurs expériences. Pour Stéphanie, c'est l'ascension d'El Capitan, dans le parc américain de Yosemite, la Mecque de l'escalade, qui a sa préférence. En mai 2007, elle est devenue la troisième femme de l'histoire à effectuer cette montée de près de 1 000 m. Un aboutissement personnel. Arnaud, lui, garde en mémoire la première ascension du projet freewall, au Pakistan. " C'était à la Tour du Trango, 800 m de grimpe en plein Himalaya. On se sentait les rois du monde. Il faisait beau temps et on trouvait surréaliste de se faire autant plaisir dans un lieu d'habitude si hostile. "

Destination Groenland ?

Mais après tant d'expéditions lointaines et difficiles, les deux aventuriers ont envie de murs moins hauts et moins exotiques. Leurs convictions écologiques les poussent aussi à réduire leurs déplacements en avion. Ils sont juste retournés à Madagascar en septembre, deux mois après leur première tentative, " car Arnaud avait chuté à 2 m de l'arrivée, et cela l'avait perturbé tout l'été... " Pendant quelques mois, au pire quelques années, ils se contenteront donc des falaises, des blocs et des grandes voies alpines qui pullulent près de chez eux, dans les Hautes-Alpes. Comme au bon vieux temps, quand ils collectionnaient les victoires en Coupe du monde d'escalade. Mais le Groenland et l'Antarctique regorgeant de big walls, Stéphanie et Arnaud ne devraient pas résister bien longtemps à l'appel des murs polaires...

Article original d'Aurélie Baudoin sur le site de Sports ici